Au bord de la fenêtre, à mi chemin entre réalité et évasion, elle laisse ses cheveux s'étirer comme attirés par l'enchanteresse hivernale. Le regard divague dans des hauteurs imaginaires, si les pans de la robe restent emprisonnés au c½ur de la pièce, on distingue l'esprit qui se meut en sautillant dans le chemin brumeux qu'elle convoitait dès l'aurore.
Le souffle se mêle à la cadence des volutes de brume, la danse hypnotise alors que les flocons enchaînent dans un rythme angélique. De la pointe du rire elle glisse en ronds incertains, enfantins ses espoirs de la voir, la dame d'hiver dans ses atouts de licorne.
Le tableau de fond dégrade le rose bleu et blanc en une myriade de cotons accumulés, elle voit défiler au-delà et par delà elle-même des créatures caressantes qui défient le réel et inspirent la fiction. Lune et Soleil se saluent avec cérémonie dans le déluge des arbres lointains, astres orchestrant l'ordre du défilé des visions matinales. Les pieds à demi envahis de froid, elle tournoie, les cheveux griffent l'air et domptent le vent, elle se voit déjà maîtresse légendaire d'une licorne de satin, la belle jeune femme. Mais humaine elle souffle à s'envoler des chansons glacées pour mieux se fondre dans l'ambiance feutrée des chemins du verger. Maître automne, l'infidèle s'en est allé sous le courroux de la dame hivernale, automne berné par la coquine été. Mais l'enfant n'en a que faire de ces disputes de saisons, tant les fruits de la discorde s'harmonisent en de charmants enfants, elle déguste d'avance les fruits nouveaux d'un printemps ordinaire.
Laissant vaquer son corps maître du chemin, elle salue ces peluches animales qui zigzaguent entre hommes de neige absurdes mais consistants. Si c'est un rêve alors autant se noyer, dévorer les pommes glacées et ruiner ses certitudes au contact de la caresse de l'aurore. La quête éperdue pourrait bien la perdre, mais toujours cette lumière par delà les sapins, les dentelles de rivières gelées offrent au monde aquatique protection jusqu'aux plus beaux jours.
Les arbres cadavériques tendent des feuilles invisibles pour habiller ses contes de Noël. D'une main elle tisse à sa belle licorne un manteau de fantaisie, de l'autre elle appelle les enfants alentours à tresser ses cheveux en guirlandes mémorables.
Cachée derrière le maître des arbres, elle se refuse à grandir, elle s'entêtera, les pieds dans la neige, à gagner le royaume merveilleux ou hommes de papier et carrosses de princesse sont indiscutables. Un regard en arrière, vers ces marionnettes humaines, désarticulées et gesticulant, mais bien loin d'elle. Elle part, affolant de son entrain les bribes de vent, embrassant sans retenue ses images d'enfant, quand s'évanouissent les grands et que le feu enfantin de l'imagination brûle les pages du livre. Le givre du sol est balayé par sa robe, les notes de la reine hivernale commencent à lui frôler l'âme, la jeune fille guette l'horizon et laisse choire son chapeau à rubans. Il effiloche le ciel vers l'être aux yeux d'argent.
Enfin, ce qu'elle attendait tant, ce qu'elle désirait depuis le départ du printemps, le prince licorne la prie expressément de bien vouloir le monter. Alors, aidée par ses compagnons de voyage, sous une cascade de nounours colorés, les fées lui ajustant les fanfreluches, elle enjambe les derniers morceaux de réalité. Fière et épanouie sur son blanc destrier, elle roucoule des histoires de princes et de diamants, qui ne se sont pas pliés aux règles et créent des contes cerf volant. Sous les épines de la croissance, les épreuves cinglantes et les combats de titans, au bout du chemin se dessine bien là la dame en blanc. Nullement ennuyée de sa condition de rêveuse, elle se pavane sur son nuage de délectation, avec pour ambition de ne pas laisser filer l'étoile du matin.
Accoudée à son balcon, les yeux faisant défiler ses délires et délices gourmands, elle invente son histoire, elle recoud les pièces déchirées de son enfance, elle offre consistance à ce monde saupoudré de crème neigeuse. Lentement elle tend les mains vers l'autre monde, où les chocolats naissent dans les arbres, ou elfes et lutins décollent à tire d'ailes, les bras chargés de présents, pour ces enfants méritants qui n'ont pas encore intégré le monde des grands. C'est un matin d'hiver où la mélancolie tout comme les champs de fleurs se laisse recouvrir par le monde blanc, qui laisse la poupée à la fenêtre rêver d'horizons plus cléments. La poupée bien que clouée à son balcon reste en pâmoison devant les effluves procurées par son aventure draconienne. La forêt a cessé de respirer, les regards amicaux de créatures des neiges se sont frôlés un espace dans le monde souterrain, et dame lune a plié sous le soleil, tout est redevenu réel.
Mais ce soir elle ira danser, elle grimacera au dragon du ciel, s'échappera de la fenêtre et créera de son c½ur les illusions givrées.

